Il existe peu d'exemples aussi nets, dans l'histoire de l'archéologie mondiale, d'un État ayant organisé la censure de sa propre discipline scientifique pour préserver une idéologie raciale. L'histoire de Grand Zimbabwe en est un — documentée, datée, avec des noms et des conséquences professionnelles bien réelles pour les chercheurs qui ont refusé de mentir.
Une cité qui dérangeait
Situé au sud-est de l'actuel Zimbabwe, Grand Zimbabwe est un ensemble monumental de murailles en pierres sèches, sans mortier, dont certaines atteignent 11 mètres de haut. La cité a prospéré entre le XIᵉ et le XVᵉ siècle, contrôlant le commerce de l'or vers la côte est-africaine. C'est une prouesse architecturale et politique majeure — et c'est précisément ce qui a posé problème aux colons européens qui l'ont découverte au XIXᵉ siècle.
L'idée qu'une civilisation africaine ait pu ériger un tel ensemble, sans influence extérieure, contredisait frontalement l'idéologie raciale qui justifiait la colonisation. La solution trouvée par les premiers explorateurs européens fut simple : nier.
La construction du mythe
Dès la fin du XIXᵉ siècle, Cecil Rhodes lui-même finance une expédition confiée au journaliste Richard Hall, avec pour instruction explicite de prouver une origine non-africaine du site. Hall va jusqu'à détruire près de quatre mètres de strates archéologiques dans sa quête de preuves — un véritable saccage scientifique — avant de conclure, sans surprise, à une origine phénicienne.
La légende de la Reine de Saba et des marchands phéniciens s'installe alors durablement dans l'imaginaire colonial, offrant une justification mythologique et biblique à la spoliation en cours.
La science tranche — et dérange
Pourtant, dès 1905, l'archéologue David Randall-MacIver conclut que les habitations sont « incontestablement africaines dans chaque détail ». En 1929, Gertrude Caton-Thompson mène des fouilles stratigraphiques rigoureuses et confirme, sans ambiguïté, une construction par des locuteurs bantous durant l'ère chrétienne. La question semblait scientifiquement close.
Elle ne l'était pas politiquement.
1965-1980 : quinze ans de censure d'État
Quand Ian Smith proclame en 1965 l'indépendance unilatérale de la Rhodésie — un régime minoritaire blanc structurellement proche de l'apartheid sud-africain — Grand Zimbabwe devient un symbole politiquement explosif. Le mouvement nationaliste africain s'en empare comme emblème de résistance. Le gouvernement rhodésien réagit par une censure méthodique et documentée : livres, manuels scolaires, expositions muséales, émissions de radio, tout contenu mentionnant l'origine africaine du site est purgé ou réécrit.
« On m'a dit que le service des musées était dans une situation difficile, que le gouvernement faisait pression pour que soit retenue l'information correcte. »
— Paul Sinclair, archéologue en poste sur le site durant cette période
Les conséquences professionnelles sont réelles. En 1973, l'archéologue Peter Garlake publie une étude de référence confirmant sans détour que le site a été bâti entre le XIIᵉ et le XVᵉ siècle par les ancêtres du peuple shona. Trois ans plus tôt, en 1970, Garlake avait déjà dû quitter le pays avec son collègue Roger Summers, ne pouvant plus exercer leur métier sans compromettre leur intégrité intellectuelle sous la pression du régime.
Ce n'est pas une anecdote isolée : l'historien néerlandais Antoon De Baets a documenté ce cas dans son étude de référence sur la censure de l'archéologie (2001), le citant comme l'un des exemples les mieux établis de falsification archéologique organisée par un État au XXᵉ siècle.
Après l'indépendance : la réappropriation
Depuis l'indépendance du Zimbabwe en 1980, le site est pleinement reconnu comme l'héritage architectural et politique des ancêtres du peuple shona. Les célèbres oiseaux sculptés en stéatite retrouvés sur le site figurent aujourd'hui sur le drapeau national — le pays lui-même a choisi son nom en hommage à ce monument.
L'histoire de Grand Zimbabwe rappelle une leçon simple mais essentielle : la vérité archéologique ne s'impose pas automatiquement par la seule force des preuves. Il a fallu des chercheurs prêts à payer le prix professionnel et personnel de leur rigueur pour qu'elle finisse, avec des décennies de retard, par être reconnue.
Sources
- Peter Garlake, Great Zimbabwe (Thames & Hudson, 1973)
- Antoon De Baets, Censorship of Archaeology (2001)
- David Randall-MacIver, rapports de fouilles (1905)
- Gertrude Caton-Thompson, rapports de fouilles (1929)
- UNESCO, Histoire générale de l'Afrique, vol. IV (dir. Djibril Tamsir Niane, 1985)